Weyer et Rich, le couple qui a fait de la Suisse une puissance pétrolière

LeTempsLogo Un banquier genevois et un négociant zougois ont inventé le trading de pétrole moderne et son financement. Une poule aux œufs d’or qui a aussi donné à la place helvétique un fumet sulfureux. Troisième volet de notre enquête sur la naissance du négoce de matières premières en Suisse.

Sébastien Dubas, Sylvain Besson

C’est l’une des poignées de mains les plus importantes de l’histoire économique helvétique. En 1974, un jeune loup américain du commerce pétrolier, Marc Rich, se présente aux bureaux de la banque française BNP-Paribas, sise le long du Rhône à Genève. Il a rendez-vous avec Christian Weyer, un Français qui développe une activité encore émergente, le financement du négoce de matières premières.

Marc Rich a besoin de 100 millions de dollars pour acheter du pétrole iranien. La négociation est dure, Rich fait mine de s’en aller, alors que ce crédit est vital pour lui. «Chipoter ainsi alors qu’il avait besoin de ce prêt pour lancer son affaire? J’ai admiré l’audace de ce gars-là», expliquait Christian Weyer au Temps en 2013, à la mort de Marc Rich.

Le prêt est accordé, et la relation qui se noue alors va faire de la Suisse une plaque tournante du négoce pétrolier. Les banques helvétiques deviennent les bailleurs de fonds des plus grands traders de brut de la planète – dont Marc Rich et tous ses successeurs.

Une invention capitale

«Dans les années 1970, la place financière suisse prend une nouvelle dimension, rappelle Olivier Longchamp, spécialiste des matières premières à l’ONG Public Eye (ex-Déclaration de Berne). Les banques suisses nagent dans l’argent. Elles ne savent pas quoi en faire. Il faut trouver un moyen d’utiliser ces capitaux, et Rich et autres ont besoin de ce capital.»

L’invention capitale, c’est celle des accréditifs. Les banques prêtent sur la valeur de la transaction, de la cargaison, et non plus sur la base du bilan de la société. Grâce aux sociétés de vérification comme la SGS, une routine se met en place, qui permet de certifier que la cargaison (toujours déposée dans un port lointain) existe réellement, et de savoir combien elle vaut.

Le système va connaître un tel succès que de nombreuses banques suisses s’y mettront, attirant une nouvelle clientèle de marchands de matières premières, et créant à Genève un club de banquiers dédiés à cette seule activité. «Genève est alors devenue l’endroit où l’on peut faire des choses», résume Olivier Longchamp.

Des témoignages inédits permettent de comprendre ce système de financement qui s’est mis en place. Au début des années 1970, Christian Weyer, qui a fait ses armes chez le géant américain Cargill, est le jeune directeur de la Banque de Paris et des Pays-Bas en Suisse. L’institution qui deviendra BNP Paribas se concentre sur la gestion de fortune pour de riches familles françaises.

Christian Weyer, en visionnaire, va tout chambouler. Il monte autour de lui une petite équipe de jeunes universitaires qu’il va former à son image. Parmi eux: Ilan Hayim et Gabriel Perahia, qui viennent de finir leurs études à HEC et qui lui succéderont à la tête des activités de crédits dans les années 1980.

Soldats de fortune

Ces étudiants détonnent dans un milieu bancaire, où l’on commençait par une longue formation, en règle générale un apprentissage, avant une lente montée en grade. «Christian privilégiait des personnes qu’il jugeait dynamiques, imaginatives et suffisamment articulés pour saisir rapidement les spécificités du métier, se rappelle Gabriel Perahia. Il voulait surtout qu’elles puissent parler d’égal à égal avec les négociants.» Pour cela, mieux valait avoir fait des études et connaître un peu le monde.

Au début, ces jeunes loups sont une dizaine tout au plus. Une «bande de copains» que Christian Weyer appelle ses «soldats de fortune». Ils commencent par rendre visite aux négociants de la région lémanique pour leur proposer leurs services. Il y a Cargill, bien sûr, mais aussi tous les cotonniers arrivés d’Egypte à la fin des années 1950.

Mais l’activité de «trade finance» va décoller avec la libéralisation du marché pétrolier dans les années 1970. De nouveaux négociants privés se substituent aux majors telles que BP ou Shell. Ces traders ont d’énormes besoins de financements pour acheter les cargaisons qu’ils revendent ensuite, d’autant que les cours du brut flambent avec les chocs pétroliers de 1973 et de 1979.

L’un des premiers clients de Paribas n’est autre que Marc Rich. En 1974, alors qu’il est le trader vedette de la société zougoise Phillipp Brothers (PhiBro), il exige un bonus de 10 millions de dollars, sans quoi il menace de partir. Croyant à du bluff, son patron Ludwig Jesselon ne cède qu’à moitié. Furieux des miettes qu’on lui laisse – deux millions de dollars tout de même – Marc Rich claque la porte et part avec sept des meilleurs traders de PhiBro. «Un mois plus tard, il était dans nos bureaux», se souvient Ilan Hayim.

Affaires sensibles

Marc Rich installe sa société à Zoug, comme PhiBro l’avait fait en 1956. Pour des raisons fiscales et la présence des banques, évidemment, mais pas seulement. «La Suisse était un bon endroit pour faire des affaires délicates et sensibles, explique le journaliste alémanique Daniel Ammann, auteur de la seule biographie autorisée du roi du pétrole. Elle était neutre, pas membre des Nations Unies et, surtout, elle n’interdisait pas, comme c’était le cas aux Etats-Unis depuis 1977, de verser des commissions à des officiels étrangers.» Christian Weyer l’admettra volontiers des années plus tard: le commerce de pétrole impliquait de verser des «bakchichs» dans les pays producteurs pour obtenir des cargaisons.

Marc Rich ne se privera pas d’en verser à des dirigeants du Golfe ou du Nigéria. Il ne se privera pas non plus de faire des affaires avec la République islamique d’Iran et l’Afrique du Sud de l’Apartheid, tous deux sous embargos américains. «Ces opérations étaient facilitées par l’extrême discrétion dont bénéficiaient les sociétés établies à Zoug et l’attitude permissive des autorités suisses», écrit le professeur d’histoire contemporaine Sébastien Guex, dans un article consacré à l’essor des sociétés de négoce en Suisse durant le XXe siècle.

En 1983, à cause de ses opérations iraniennes, Marc Rich est inculpé par les Etats-Unis pour «commerce avec l’ennemi» et fraude fiscale. Même si la Suisse refuse de l’extrader, le roi du pétrole doit se résoudre à vendre sa société à ses managers en 1993 (ils la rebaptiseront Glencore), avant d’être finalement gracié par Bill Clinton en 2001. Grand amateur de cigares, il décède en juin 2013 dans un hôpital de Lucerne, à l’âge de 78 ans, d’une attaque cérébrale.

Aujourd’hui encore, Marc Rich ne laisse personne indifférent dans le monde du négoce. Bandit pour les uns, génie pour les autres – un mélange des deux, plus probablement – il a inspiré des générations de traders. Dans son sillage, on a vu émerger à Genève d’autres fortes personnalités du pétrole comme Ben Pollner (Taurus Petroleum, qui fut impliquée dans le scandale pétrole contre nourriture en Irak) ou l’irascible Bruce Rapaport, devenu riche en truandant la société pétrolière d’Etat indonésienne Pertamina.

Mais parmi les anciens de Paribas, on se souvient de Marc Rich comme d’un homme droit, audacieux, rigoureux et surtout d’un grand travailleur. «Il bossait nuit et jour et avait même un télex dans sa chambre à coucher», raconte Gabriel Perahia.

Après Marc Rich, Paribas se concentre sur les traders en pétrole, qui ont des besoins en financement bien supérieurs aux autres.

«De quelques millions pour les marchands de grains ou de cotons, on est passé à des crédits qui pouvaient atteindre plusieurs dizaines de millions de dollars», se rappelle Ilan Hayim. Et son ancien collègue Gabriel Perahia de préciser: «Il n’y avait pas de limite théorique à ce que nous pouvions accorder en termes de lignes de crédit. Les engagements par signature pouvaient atteindre dix fois la valeur des fonds propres de nos clients.»

C’est là toute l’ingéniosité de Christian Weyer. A l’aide d’un instrument financier vieux comme le monde, la lettre de crédit, il va permettre aux négociants d’emprunter aux banques en fonction de l’opération qu’ils sont en train de mener. Et non pas de la taille de leurs sociétés, souvent faiblement capitalisées.

La plupart des négociants voudront dès lors travailler avec Paribas. A tel point que ce sera à eux de convaincre la banque de faire affaire, et pas l’inverse.

Une limite subsistait néanmoins aux ambitions de Christian Weyer et de son équipe: la dimension de la banque elle-même. La loi interdit alors aux banques de prendre, pour chaque client, un engagement hors bilan supérieur à 40% de leurs fonds propres. Or, Paribas Suisse devait avoir 150 millions de fonds propres. «Pour offrir des lignes de crédits qui pouvaient parfois dépasser les 100 millions de dollars, nous nous arrangions pour syndiquer le risque avec la maison-mère ou avec d’autres banques», précise Gabriel Perahia.

Pour cela, il a fallu convaincre Paris, qui, à un certain moment, a pu être effrayé par les montants en jeu. «Nous avons dû éduquer nos actionnaires, leur expliquer que l’on pouvait avoir, avec un risque limité, des milliards d’encours gagés par des cargaisons de pétrole, confirme Ilan Hayim. Ils ont vite compris que cette activité pouvait être très rentable tout en étant très sûre, si l’opération était menée avec toute l’expertise requise. Le trade finance a d’ailleurs rapidement représenté la moitié, voire les deux tiers du chiffre d’affaires de Paribas Suisse qui était déjà la plus grande banque étrangère du pays.»

L’obsession du client

Cette nouvelle forme de financement impliquait de connaître parfaitement ses clients, puisque tout reposait sur leur capacité de mener à bien une opération de négoce. Christian Weyer en faisait une obsession. Il connaissait personnellement tous les clients de la banque. Son équipe voyageait en permanence. Zoug, Londres, New York, Houston, Hambourg pour visiter les raffineries, ou en Russie pour rencontrer les fournisseurs. «On vivait dans les avions», racontent ses anciens lieutenants.

«En 2002, je me suis retrouvé dans un silo au fin fond de l’Ukraine à manger du bortch avec les ouvriers, se souvient un avocat spécialisé dans les matières premières. Le banquier de BNP qui était avec moi connaissait tout et tout le monde. Vous n’imaginez même pas à quel point ils étaient bons.»

Christian Weyer n’a pas seulement inventé un métier, il a aussi et surtout formé une armée de banquiers qui déploieront plus tard leur savoir-faire dans d’autres établissements de la place. «Nombreux sont ceux parmi mes équipes qui ont fini par quitter Paribas, souligne Gabriel Perahia. Soit ils ont essaimé auprès d’autres banques, soit ils ont directement rejoint les sociétés de négoce qui s’implantaient dans le canton, notamment pour bénéficier de cette expertise. C’est l’existence de ce lien si étroit entre banquiers et négociants qui a fait de Genève une plateforme de référence en matière de négoce international.»

Quant à Marc Rich, il a été un mentor pour des dizaines, voire des centaines de traders en pétrole. Des disciples qui donneront naissance à Glencore et à Trafigura, deux des plus grands négociants au monde.

Le métier tel que l’ont connu Marc Rich et Christian Weyer a fini par changer. Les banques sont passées à d’autres méthodes, comme le pré-financement (prêts accordés aux producteurs en échange de livraisons de pétrole). BNP Paribas a fini par réduire la voilure après que la justice américaine lui ait infligé une amende de 9 milliards de dollars pour avoir traité avec l’Iran, Cuba et le Soudan sous embargos. Toujours depuis Genève.

Il n’en demeure pas moins, comme l’affirme Jean-Claude Gandur, qui a commencé sa carrière chez PhiBro en 1974 avant de fonder son groupe pétrolier Addax, que «Genève ne serait jamais devenue la capitale mondiale du négoce de matières premières sans Christian Weyer».

Source:https://www.letemps.ch/economie/2017/01/24/weyer-rich-couple-suisse-une-puissance-petroliere

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