Le roi du pétrole vit en Suisse

C’est l’histoire d’un homme qui a fait fortune dans le pétrole, parvenant à vendre de l’or noir iranien au mépris de l’embargo pesant sur l’Iran des ayatollahs, avant de fonder l’actuel groupe zougois Glencore, de devenir le fugitif fiscal le plus connu du monde, de se réfugier en Suisse, d’être gracié par Bill Clinton et de se confesser dans un livre écrit par un journaliste suisse*.
Par Roland Rossier
Que manquait-il encore à cette légende vivante? A en croire leBlick, Hollywood s’intéresse désormais à ce pape du négoce. A 76 ans, Marc Rich représente encore l’archétype de l’homme d’affaires cosmopolite jonglant avec les fuseaux horaires même si, avec le temps, il s’est assagi et se consacre désormais de plus en plus à ses fondations.

Suivre la vie de Marc Rich, c’est plonger dans le monde plutôt sombre des commerçants de pétrole. Son destin commence à Anvers, le 18 décembre 1934. Né Marcell Reich, Marc est le fils unique de David Reich et Paula Reich-Wang. Son père, de confession juive, est un commerçant avisé émigré de Pologne. Ses affaires, dans le commerce de chaussures, sont florissantes. En 1940, la famille fuit les persécutions des nazis et émigre aux Etats-Unis. A 19 ans, Marc Rich commence sa carrière chez Philipp Brothers, un grand négociant en métaux de New York.

Marc Rich comprend vite que le négoce ne doit pas s’embarrasser de considérations politiques. Il faut simplement rendre service à un acheteur et à un vendeur. Sans aucun état d’âme, le New-Yorkais va donc faire des affaires avec l’Espagne de Franco comme avec la Cuba de Castro, l’Afrique du Sud de l’apartheid ou l’Iran du shah. En 1974, il fonde sa société à Zoug. Capital: 2 millions de francs, empruntés à son père et à son beau-père.

Avec la fin du cartel du pétrole, il saisit vite qu’un marché énorme s’ouvre pour les négociants en or noir. Même en cas de crise. Surtout en cas de crise. Alors, en 1979, quand les ayatollahs chassent le shah et que 50 Américains sont pris en otage à l’ambassade des Etats-Unis, Marc Rich continue à faire des affaires avec Téhéran. Business as usual. Washington s’étrangle. En 1983, il est poursuivi par le fisc américain. On lui réclame 100 millions de dollars et on le menace de 325 ans de prison pour avoir falsifié le prix de certaines transactions pétrolières. Alors jeune procureur à New York, Rudolph Giuliani (futur maire de la ville) commence à le traquer. Il ne le lâchera pas.

On accuse aussi sa société d’être une machine à corrompre. Il s’en défend, même si aujourd’hui, dans le livre de Daniel Ammann, il admet du bout des lèvres que des pots-de-vin sont envisageables «afin de pouvoir conclure des affaires au même prix que ses concurrents».

Marc Rich se réfugie en Suisse centrale et parvient à obtenir un passeport espagnol et un passeport israélien. Mais les Américains sont à ses trousses. Il faillit se faire arrêter à plusieurs reprises, lors de voyages en Europe. Une rocambolesque tentative eut même lieu en Suisse.

La pression des Etats-Unis est très forte. En 1993, Marc Rich lâche peu à peu ses affaires. Vendue à ses cadres, sa compagnie devient Glencore.

Janvier 2001, Washington. Bill Clinton s’apprête à quitter la Maison-Blanche. Mais le président sortant jouit encore d’une ultime prérogative: gracier ceux qui le lui demandent. Et Marc Rich n’espère que cela. Bill Clinton accepte. Sa décision provoque de violentes critiques. Dans sa biographie –My Life– Bill Clinton admettra que sa «grâce la plus controversée» a concerné Marc Rich. Il doit se justifier. Dans son livre, l’ancien président confie: «L’ancien premier ministre Ehoud Barak m’a demandé à trois reprises de gracier Marc Rich en raison des services qu’il a rendus à l’Etat d’Israël. » La commission parlementaire américaine qui a enquêté sur ce cas est plus précise: Ehoud Barak aurait expliqué à Bill Clinton que cette grâce ne se justifierait pas seulement «sur le plan financier mais aussi en raison de l’aide apportée au Mossad».

Quelles réelles relations Marc Rich a-t-il entretenu avec les services secrets israéliens? Mystère. Ce qui est sûr, c’est que sa sécurité personnelle reste assurée par un ancien officier du Mossad.

Denise, son ancienne femme, a aussi joué un rôle dans l’octroi de la grâce. Le couple s’est marié en 1966. En 1990, elle découvre que son mari a une liaison avec la top modèle Gisela Rossi. Le couple divorce. Denise refait sa vie à New York, achète un triplex de 28 pièces donnant sur la Ve avenue. Parallèlement, elle verse de l’argent aux démocrates. Entre 1998 et 2000, les fondations de Bill Clinton recevront de sa part 450 000 dollars.

Denise Rich n’est pas rancunière. D’ailleurs, son ex-mari a laissé tomber Gisela Rossi. Sa compagne actuelle, Dolores «Lola» Ruiz, est la petite-fille de Dolores Ibárruri, «La Pasionaria», l’héroïne républicaine de la guerre civile espagnole. A 30 ans, Marc Rich fricote avec les franquistes et à 70 ans, il fréquente la petite-fille d’une ancienne dirigeante communiste. Une pirouette de plus dans son incroyable vie.

Roland Rossier, Tribune de Genève

*The King of Oil, Daniel Ammann, St. Martin’s Griffin, New York, 2009-2010

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